LITTÉRATURE AMÉRICAINE

 
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C.E. MORGAN
Le sport des rois

Éditions Gallimard (janvier 2019)

ATTENTION CHEF D'ŒUVRE

"Le sport des rois"est hippique mais cette saga qui se lit au galop ne se limite pas à cela bien au contraire : c’est une épopée américaine remarquablement écrite, au souffle épique comme rarement lue depuis très longtemps.
L’auteur nous plonge de façon vertigineuse dans l’envers du décor du rêve américain sur trois générations et trotte avec force et détermination sur les luttes contre les vagues de l’histoire des États-Unis et les combats contre les tempêtes personnelles qui font s'effondrer les familles.

Chaque ligne de ce roman de 700 pages est indispensable pour comprendre la saga de la famille Forge, famille blanche du sud américain dont la fortune est teintée du sang des esclaves qui a pu faire fructifier la plantation.

Le père Henri, aura dédié sa vie à la recherche de la combinaison génétique idéale pour créer le cheval parfait, une machine de course imbattable ; il est l’héritier d’une lignée autoritaire, habituée depuis des décennies à posséder, commander, dominer et à tout faire plier à sa volonté et en ce compris sa fille unique à qui il transmettra son obsession.

Henrietta, née dans les années 70, sera la clé du changement radical qui fera basculer leurs vies.

Le domaine désormais se consacre à l'élevage de chevaux et la main-d’œuvre à bas coût a remplacé le travail des esclaves.
Henrietta embauchera Allmon en tant que jeune palefrenier noir ; il n’aura de cesse de changer le cours de son destin et de conquérir la fortune qu'il mérite. Il mènera à la victoire une pouliche de légende et bouleversera ainsi l’équilibre malsain de la famille Forge.

Œuvre monde, "Le sport des rois"nous emporte dans un violent et magnifique courant ; l’auteur nous offre une fresque somptueuse. Impossible de lâcher ce livre qui vous tient au cœur et aux tripes du début à la fin.

Les époques s'entremêlent et livrent petit à petit les drames des maîtres et des esclaves blancs et noirs, Hommes ou chevaux.
Avec une très belle écriture, nous est livrée une œuvre dure et amère où le bonheur n’existe pas, où l’on peut tout juste l’effleurer.

"Le sport des rois"est un livre dense qui se mérite : mais quelle récompense à l'arrivée !
Plongez-vous dans cette univers romanesque exceptionnel : un grand roman américain !


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CHIP CHEEK
Cape May

Éditions Stock (avril 2019)

1er roman : Mais quel talent !

Henry et Effie se connaissent depuis toujours et passent leur lune de miel à Cape May, dans le New Jersey. Hors saison, la petite station balnéaire n’offre guère de distractions – si ce n’est la découverte du plaisir – et le jeune couple ne tarde pas à s’ennuyer.
Leur rencontre avec un groupe de New-Yorkais riches, délurés et avides de plaisirs va leur ouvrir les portes d’un monde insoupçonné.
Cape May devient alors leur terrain de jeu : ils s’invitent dans des maisons vides, font de la voile, se saoulent au gin et marchent nus sous les étoiles... jusqu’à cette nuit où tout bascule.

Il va falloir retenir ce nom car c'est définitivement un auteur à suivre :
- un vrai coup de cœur pour ce roman aux allures Fitzgéraldiennes ;
- une vraie plongée dans les années 50 : on écoute des vinyles sur la platine, en dégustant un gin tonic et l'on entendrait presque le bruit des vagues de cette station balnéaire de Cape May ;
- une intrigue prenante, sexy et glamour : on suit Henry et Effie en voyage de noces en haletant littéralement ;
- une écriture tendue qui donne un rythme fou à ce livre que l'on ne peut lâcher avant la chute.

Dès les premières lignes on sent que ce couple se dirige droit dans la tempête dont il ne reviendra pas indemne :
- On sent le suspense monter progressivement ;
- La tension sexuelle est de plus en plus présente au fil des pages jusqu'au drame.

Une vraie réussite.


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JOHN O’HARA
Rendez-vous à Samarra

Éditions de l’Olivier (février 2019, réédition 1934)

Attention chef-d’œuvre !

En 1934, John O’Hara, contemporain de Fitzgerald, d’Hemingway et de Faulkner, publie à l’age de 29 ans ce premier roman alors encensé par la critique puis totalement tombé dans l’oubli ; ce grand livre est aujourd'hui à nouveau disponible grâce aux éditions de l'Olivier qui ont eu l'idée de le rééditer. Mais quelle bonne idée !
L'auteur scrute et nous raconte la petite et la grande bourgeoisie provinciale, ses us et coutumes, ses règles, son hypocrisie, sa folie.
Lui-même issu de cette bourgeoisie de province, sur laquelle il travaillera toute sa vie, l'auteur va entremêler les obsessions qui feront toute son œuvre : l’horreur de la notion de classes sociales, l'Amérique post crack boursier, l’impossibilité de lutter contre le cloisonnement social, l’antisémitisme, la société Wasp dont certains membres font partie du Klu Klux Klan avec de l’alcool pour anesthésier tout cela et le sexe pour accélérer la chute.

Le personnage principal, Julian English, est le coeur de cette mise en abîme ; son épouse et lui, forment le noyau dur, des ramifications subtilement construites entre tous les personnages qui prendront peu à peu la forme d’une toile d’araignée toxique et fatale.
Décembre 1930, veille de Noël, Gibbsville, Pennsylvanie ; la fête bat son plein dans les bars louches comme dans le milieu très fermé de l’élite et de la bonne société. Nous sommes dans le Club hype local, Julian English jette un verre, sur une simple impulsion et sans raison apparente, à la figure de l’un des convives, notable et riche propriétaire local, puis rentre chez lui.
Dès le lendemain débute la descente aux enfers et la mise au ban de la "bonne société" de Julian English ; dans une ambiance étouffante et tendue, la tragédie se construit peu à peu et poursuit le personnage dans sa chute inexorable et dramatique. Julian, cherchera à réparer son geste, mais hélas, il est trop tard ; il sera aspiré dans un tourbillon infernal de tartufferies, de jalousies, rancoeurs et scandales larvés.

Avec un talent hors pair, un sens du dramatique, et une écriture d'une justesse exceptionnelle, l'auteur nous offre un roman sulfureux et cruel. Il vous faudra attendre les 20 dernières pages pour connaître l’issue de la vie de Julian. Alors, je vous donne rendez-vous à Samarra.


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JESMYN WARD
Le Chant des revenants

Éditions Belfond (février 2019)

Mississippi après l’ouragan Katrina, Jesmyn Ward, nous raconte un "road trip" rapporté par trois voix : celle de Léonie, de Jojo et de Richie.
La première, jeune mère noire traumatisée par la mort de son frère, est accro à la drogue depuis que son mari blanc, Michael, est en prison.
Jojo, le second, 13 ans, leur fils aîné qui protège sa petite sœur de 4 ans, est conscient du fait que ses parents ne l’aiment pas et Richie, jeune garçon fantôme, mort des années auparavant qui fut codétenu du grand-père de Jojo ; Richie viendra hanter les pages de ce livre pour aider Jojo à trouver sa voie ;
Ils habitent tous chez leurs grands-parents maternels et sont rejetés par leurs grands-parents paternels blancs.
Les deux familles sont en effet liées par un secret et une tragédie : 15 ans auparavant le cousin de Michael a tué le frère de sa femme.
À la veille de la sortie de prison de Michael, Léonie décide d’aller le chercher à sa sortie avec ses enfants et une amie. C’est l’occasion d’un voyage halluciné, ponctué d’arrêts et de rencontres, pour ramener son homme dans le monde des vivants.

Figure majeure de la littérature américaine, l’auteur de ce livre a été deux fois lauréate du National Book Awardaux États-Unis (en 2011 pour le remarquable"Bois sauvage" et en 2017 pour  "Le Chant des revenants").

Elle nous offre ici un roman tout à la fois âpre et lyrique, puissant et imprégné de douleur.
Au-delà d’un simple récit familial, nous est décrit plus largement tout un pan de l’histoire américaine, entre tensions raciales, souvenirs de l’esclavage, l’Amérique noire en butte au racisme, aux injustices et à la misère.

Chaque membre de cette famille a un pouvoir : celui de voir et d’entendre les âmes et les voix des vivants et des morts.
Ce pouvoir leur permettra chacun d'entre eux, de dépasser fragilités, fêlures, failles et d’essayer de mieux comprendre le monde. Tous ces personnages sont dépeints sans jugement aucun, passé et présent s'entrecroisent dans ce récit polyphonique hors du commun qui ne peut vous laisser indemne.

C’est un récit noir transcendé par une langue d’une beauté inouïe avec pour seule issue, peut-être, le temps !
Un beau livre sur l’héritage et la construction personnelle.
Du très grand art.

Impossible de lire "Le Chant des revenants"sans penser au morceau Strange Fruitde Billie Holiday. 


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ALEXANDRIA MARZANO-LESNEVICH
L’Empreinte

Éditions Sonatine (janvier 2019)

Un vrai choc littéraire qui vous marquera profondément dans la lignée de séries documentaires comme "Making a Murderer" mais surtout de l'incontournable "De sang-froid" de Truman Capote ; ce récit est un tour de force d'une grande puissance narrative qui mélange avec maestria à la fois le thriller, l’autobiographie et le journalisme d’investigation.
 
L'auteure est étudiante en droit à Harvard, et une farouche opposante à la peine de mort. Jusqu’au jour où son chemin croise celui d’un tueur et violeur pédophile, emprisonné en Louisiane, Rick Langley, dont la confession l’épouvante et ébranle toutes ses convictions. Pour elle, cela ne fait aucun doute : cet homme doit être exécuté. Bouleversée par cette réaction viscérale, Alexandria ne va pas tarder à prendre conscience de son origine en découvrant un lien entre son passé, un secret de famille et cette terrible affaire qui réveille en elle des sentiments enfouis. Elle n’aura alors de cesse, d’enquêter inlassablement sur les raisons profondes qui ont conduit Langley à commettre ce crime épouvantable. 
 
Elle devra explorer ce dossier pour en déterminer les tenants et les aboutissants mais aussi les causes, l'origine de ce mal, qui fait tant écho au sien.
L'auteure pour faire émerger son histoire personnelle bouleversante, fera un travail d'investigation colossal : 30.000 pages de documents (procès-verbaux, rapports de sérologie, lettres, dossiers psychiatriques, presse, minutes de procès) pendant dix ans ;
 
Le talent de la narratrice est d'entremêler deux fils narratifs majeurs qui s'entrecroisent au long des pages sans jamais nous perdre : 
La vie retracée de Ricky Langley et les origines du Mal qui l'habitent et la vie de l'auteure elle-même, son enfance au sein d'une famille en apparence lisse, mais dont le grand père pédophile, viendra pendant des années, violer l'auteure ainsi que sa petite sœur dans le silence et la lâcheté assourdissants du reste de sa famille et de ses parents.
D'une écriture crue et très réaliste l'auteure ne nous épargne pas mais surtout ne s'épargne pas elle-même.
 
Grande réflexion sur le poids du silence, la famille et l'appartenance, les violences faites aux enfants, les blessures que se transmettent les générations, la vengeance et surtout la capacité ou non du pardon et de la rédemption. 
 
Un récit bouleversant… humain, dérangeant, éprouvant sur les prédateurs sexuels, la pédophilie, les traumatismes d'enfance, l'inceste, la peine de mort... qui nous démontre que "L'Empreinte" de blessures intimes, peut déterminer nos comportements et nos convictions. 
 
C'est un livre sur l'épaisseur du temps qui pose une question fondamentale : comment se désencombrer du passé ? Mais également et surtout peut-on : en essayant de le comprendre, pour autant pardonner le passé s'il est impardonnable ?
 
"Quand le passé est en soi, comment fait-on pour l'extraire de soi."

"Sous la surface de ce qui peut être dit, subsiste la vibration d'un monde qui n'appartient qu'aux ténèbres."


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RICHARD RUSSO
Trajectoire

Éditions Quai Voltaire (septembre 2018)

Si vous ne connaissez pas cet écrivain majeur de la littérature américaine, notamment au travers de son remarquable "Déclin de l’empire Whithing" (prix Pulitzer 2002), "Trajectoire", recueil de nouvelles est un très bon moyen de rentrer dans son univers.

Un professeur d'université est plagié par l'un de ses étudiants. Un autre se chamaille avec son frère lors de vacances en Italie. Un agent immobilier peine à vendre la maison d'une entasseuse compulsive. Un romancier se méfie de producteurs de cinéma qui lui demandent de remanier un scénario écrit des années auparavant.

Quatre histoires brèves et incroyablement puissantes qui reprennent tous les thèmes chers à l’auteur : comprendre à travers des situations actuelles des événements du passé ; ne plus se mentir, jouer carte sur table, affronter ses peurs, et prendre conscience d'un possible avenir. Des héros, confrontés à des obstacles à première vue franchissables, s'empêtrent dans de véritables crises existentielles. Une écriture concise, précise, construite avec son sens du détail et ses traits d'humour ; Richard Russo fait s'entrechoquer le présent et le passé de ses personnages, et mène dans ces récits une étude approfondie des regrets qu'ils ont accumulés au fil des années.

Les nouvelles réunies ici sont d'inégale longueur ; leur qualité est identique : du grand Russo.


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JEFFREY EUGENIDES
Des raisons de se plaindre

Éditions de l'Olivier (septembre 2018)

Si vous n'avez pas lu le remarquable "Middlesex"(prix Pulitzer 2003) du même auteur, le "Roman du Mariage" (Prix Fitzgerald 2013) et le très connu "Virgin suicides"(paru en France en 1995) et adapté au cinéma par Sofia Coppola, vous pouvez vous rattraper avec ce recueil de nouvelles et rentrer dans l'univers exceptionnel de cet auteur majeur et rare (3 romans en 25 ans) devenu un poids lourd discret de la littérature américaine.
Rédigés entre 1988 et 2017 ces textes reflètent tous, les mœurs de leur temps et lui sont inspirés, dit-il, par la vie de ses proches.

Ces nouvelles confirment sa classe infinie et mettent en lumière ses obsessions : décalages générationnels, rapports familiaux funestes, couples dysfonctionnels, illusions perdues, fugues, amitiés tardives, reflets de nos solitudes modernes.
Auteur d'une rare profondeur ne passez pas à côté de ce colosse rare et humble, véritable peintre de son époque et de ses tourments.

Un Américain en vacances sur une île déserte qui connaît une illumination bouddhique, un professeur accusé de viol, un ancien amant qui n’approuve pas qu’une femme ait choisi quelqu’un d’autre comme donneur de sperme… Ces personnages tristement humains doivent affronter des forces contraires avec leurs rêves, leurs aspirations à une vie meilleure, mais aussi leur mauvaise foi. Heureusement, une échappatoire est toujours présente : celle de l’humour.

Professeur Jonathan Safran Foer, ami de la très grande Joyce Carol Oates : un sacré pedigree
"Ligne après ligne, paragraphe après paragraphe, Eugenides écrit comme un homme qui aime ce qu’il fait. Le sentiment est contagieux." New York Times
"J'ai longtemps eu du mal avec la littérature américaine écrit-il. J'ai toujours pensé que les racines du roman venaient d'Europe"


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JOYCE CAROL OATES
Trahison

Éditions Philippe Rey (octobre 2018)

Et bien la revoilà avec un recueil de 13 nouvelles admirablement ciselées et un roman ("L’homme sans ombres" à lire également), pour notre plus grand bonheur. Auteure prolifique, absolument magistrale et incontournable, elle ne nous déçoit jamais ; même un opus mineur reste un grand livre avec cette grande dame de la littérature américaine.

Nouvelles dérangeantes et hypnotiques dans lesquelles vous retrouverez tous ses thèmes de prédilection qui tentent de cartographier l'étrange noirceur en chacun d'entre nous ainsi que la peur, la douleur et l'incertitude qui rôdent aux pourtours des vies ordinaires, souvent menacées par l'abandon et la trahison.

Un grand bonheur d’une lecture exigeante et parfois âpre, à l’écorché vous attend ; mais quelle chance : c’est de la très grande littérature.

Avec ce recueil écrit au scalpel, Oates est au sommet de son art, et plus imaginative que jamais.


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RACHEL KASHNER
Le Mars Club

Éditions Stock (août 2018)

COUP DE POING 

Résumé : 
Romy Hall, 29 ans, vient d’être transférée à la prison pour femmes de Stanville, en Californie. Cette ancienne strip-teaseuse doit y purger deux peines consécutives de réclusion à perpétuité, pour meurtres. Dans son malheur, elle se raccroche à une certitude : son fils de 7 ans, Jackson, est en sécurité avec sa mère. Jusqu’au jour où l’administration pénitentiaire lui remet un courrier qui fait tout basculer...
 
Oscillant entre le quotidien de ces détenues, redoutables et attachantes, et la jeunesse de Romy dans le San Francisco des années 1980, Le Mars Club dresse le portrait féroce d’une société en marge de l’Amérique contemporaine.
 
Le livre est un chassé-croisé entre les souvenirs des différents protagonistes du roman et ceux de Romy lorsqu’elle était strip-teaseuse insufflant un sentiment de claustrophobie carcéral ; Les flash-back sur le passé des personnages en analysant leur trajectoire permet ainsi d’insuffler une forme de poésie rare au milieu d’un texte politique et social.
C’est une œuvre chorale, ardente et inoubliable, un roman noir virtuose qui nous plonge dans l'Amérique des banni(e)s et des exclu(e)s et la confirmation d’un talent remarquable qui allie conscience sociale et humour coriace ; l’auteur est bénévole depuis six ans dans le plus grand centre de détention pour femmes en Californie ce qui lui permet d’avoir une connaissance intime de ce milieu carcéral.
 
Le Mars Club est un roman qui n’est pas "aimable" mais que vous n’êtes pas prêt d’oublier.


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GABRIEL TALLENT
My absolute darling
Éditions Gallmeister (mars 2018)

Premier roman écrit en 3 ans par un très jeune auteur d’une maîtrise époustouflante ! 
Ce roman inoubliable sur le combat d’une jeune fille pour devenir elle-même et sauver son âme marque la naissance d’un nouvel auteur au talent prodigieux.

À quatorze ans, Turtle dite Croquette arpente les bois de la côte nord de la Californie, ses forêts denses, ses bêtes sauvages, avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père monstre, dominateur, violent et incestueux et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.
 
Entre revolvers et couteaux, terreurs et inceste, menaces de la nature et châtiments paternels, Croquette tente de grandir. Elle voue à cet ogre sociopathe dont elle est le seul désir, un amour passionnel doublé d’une haine effroyable. C’est un huis clos terrifiant; la fascination pour le Mal, le glauque, le sordide, le violent nous saisit et ne nous lâche à aucun moment. Ce roman de formation d’une rare tonalité qui pourrait vous heurter est absolument incontournable.

 Un des très grands livres de cette année.


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JOYCE CAROL OATES
Amours mortelles

Philippe Rey (mars 2018)
 

Dans ces quatre textes troublants, l’amour est dévastateur, si puissant qu’il entraîne chacun vers l’effroi.

Mauvais œil raconte ainsi comment la jeune épouse d’un célèbre intellectuel, quatre fois remarié, apprend de la première femme de celui-ci un terrible secret, qui met en péril son mariage et sa santé mentale. 
Dans Si près n’importe quand toujours, Lizbeth, une adolescente timide et complexée, commence une idylle avec un garçon charmant un peu plus âgé. Mais, à mesure que leur relation s’épanouit, elle se rend compte que quelque chose guette sous la façade parfaite de Desmond, quelque chose de menaçant. 
Dans L’Exécution, c’est des relations parents-enfant qu’il s’agit : un étudiant gâté planifie un crime parfait pour se venger des siens. 
Enfin, La semi-remorque aborde les abus faits aux enfants : lorsque Cecilia rencontre l’amour de sa vie, elle doit affronter son traumatisme et le démon qui lui a volé son innocence, des années auparavant.

Dans sa prose aiguisée, Joyce Carol Oates fait le récit de vies qui partent à vau-l’eau et nous révèle l’amour sous un jour tour à tour magique, mystérieux et meurtrier. Une lecture au plaisir terrifiant de la première à la dernière page.


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CHLOE BENJAMIN
Les Immortalistes

Stéphane Marsan Éditeur (avril 2018)

New York, été 1969. Pour tromper l'ennui, les enfants Gold vont consulter une voyante capable de prédire avec exactitude la date de leur mort. Si Varya, Daniel, Klara et Simon veulent tous savoir de quoi demain sera fait, ils sont loin de se douter de ce qui les attend. Des années plus tard, hantés par la prophétie, ils vont faire des choix de vie radicalement opposés. Simon, le petit dernier censé reprendre l'entreprise de confection familiale, s'enfuit sur la côte ouest, en quête d'amour à San Francisco. Klara, la rêveuse, devient magicienne à Las Vegas, obsédée par l'idée de brouiller les pistes entre la réalité et l'imagination. Épris de justice, Daniel s'engage comme médecin dans l'armée après les attentats du 11 septembre. Quant à la studieuse Varya, elle se jette dans des travaux de recherche liés à la longévité, tentant désespérément de percer le secret de l'immortalité. Lorsque le premier d'entre eux trouve la mort à la date annoncée par la voyante, les trois autres craignent le pire. Doivent-ils prendre au sérieux cette prémonition ? N'est-ce la puissance de l'autosuggestion qui pousse les Gold à faire des choix qui les conduisent irrémédiablement vers leur mort ?
 
"Fresque de grande envergure, à l'ambition et à la profondeur remarquables, "Les Immortalistes" se situe entre le destin et le libre arbitre, le réel et l'illusion, l'ici-bas et l'au-delà. Une ode magnifique à ce qui nous échappe et à la force implacable des liens familiaux". 
 
Je souhaite tout d’abord saluer la naissance d’un nouvel éditeur et le travail remarquable qu’il fait dans ses choix éditoriaux; de tous les ouvrages que j’ai lus depuis la naissance de cette nouvelle maison d’édition, tous sont de grande qualité tant sur l’écriture, que sur les traductions que sur l’univers et le très large spectre romanesque qu'elle embrasse. 
 
Enfin vous ne pourrez lâcher ce livre qui interroge sur le déterminisme et la liberté de nos choix; c’est un bouquin qui vous embarque pour ne plus vous laisser; de très précieux amis chers à mon cœur étaient à mes côtés quand j’ai commencé ce livre dans un endroit de rêve; plus rien n’a existé pendant deux jours, au risque d’oublier les principes d’éducation la plus élémentaires; je crois que seule la joie et l’émotion qu’ils ont su lire sur mon visage ont eu raison de leur agacement silencieux; donc c’est le double effet kiss cool, un sacré bon livre et la confirmation s’il en était besoin que ces deux-là sont formidables.

À lire absolument.


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EMILY RUSKOVICH
Idaho

Éditions Gallmeister (mai 2018)

Idaho, 1995. Par une chaude journée d'août, une famille se rend dans une clairière de montagne pour ramasser du bois. Tandis que Wade et à leurs filles, le père, se charge d'empiler les bûches, Jenny, la mère, élague les branches qui dépassent. Leurs deux filles, June et May, se chamaillent. C'est alors que se produit un drame inimaginable, qui détruit la famille à tout jamais. Neuf années plus tard, Wade a refait sa vie avec Ann au milieu des paysages sauvages et après de l'Idaho. Mais alors que la mémoire de son mari s'estompe, Ann devient obsédée par le passé de Wade. Déterminée à comprendre cette famille qu'elle n'a jamais connue, elle s'efforce de reconstituer ce qui est arrivé à la première épouse de Wadeet à leurs filles.

Idaho est un roman magnétique qui nous amène sur le chemin tortueux et imprévisible du souvenir. La voix particulière d'Emily Ruskovich, elle, demeure inoubliable.

Encore une pépite publiée par cet éditeur incroyable qu’est Gallmeister. C’est un roman âpre qui s'amuse avec nos nerfs et notre patience et qui en se servant de la perte de mémoire du père joue allégrement avec la nôtre; d’une écriture serrée au cordeau vous ne lâcherez pas ce très très bon livre, et vous ne le quitterez pas indemne. 


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JAMES SALTER
Last Night

Éditions de L’Olivier (juin 2018)

Sont enfin publiées quelques années après sa disparition, l’intégrale des nouvelles de Salter dont quatre inédites. James Salter n'était pas seulement un des grands écrivains américains du vingtième siècle.
 
On retrouve dans ces formes courtes tout ce qui fait l’univers et le style de Salter : son obsession pour l’amour, l’amitié et l’honneur, le passage du jour à la nuit, de la jeunesse à l’âge adulte, de la vie à la mort, l’appel de la mélancolie et celui du corps des femmes, dans des pages à la sensualité troublante et raffinée. En une phrase, James Salter parvient à suggérer une existence entière, fracassée, frustrée, mais avec une once de bonheur. Il a le sens de l’esquisse et sait allier le lyrisme et le romantisme à la vie blasée New Yorkaise où se déroulent presque toutes ses nouvelles. 
 
C'est l’écrivain de la psychologie du désir et de l’érotisme des corps, on entend le froissement des étoffes, on voit la courbe de ses personnages, on entend leur mélancolie profonde qui transpire à chaque page.

Salter me bouleverse depuis toujours, laissez-vous emporter par lui; laissez-vous caresser par ses mots; c’est un voyage sensuel, charnel, brillant et inoubliable.

Pour mémoire vous pouvez également lire du même auteur "Un bonheur parfait" et "Et rien d’autre".


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JOYCE MAYNARD
Un jour, tu raconteras cette histoire

Philippe Rey Éditeur (septembre 2017)
 

Après un mariage raté, un douloureux divorce et quelques brèves histoires, à cinquante-cinq ans, Joyce Maynard n’attend plus grand-chose des relations sentimentales. Et pourtant. Sa rencontre avec Jim vient tout bouleverser: l’amour comme elle ne l’imagine plus, celui qui va même lui faire accepter de se remarier.

En 2014, après trois ans d’une romance tourbillonnante, on diagnostique chez Jim un cancer du pancréas. Au cours des dix-neuf mois qui suivent, alors qu’ils luttent ensemble contre la maladie, Joyce découvre ce que signifie être un véritable partenaire, en dépit de la souffrance, de l’angoisse, du désespoir qui menace à chaque instant.

"Un jour, tu raconteras cette histoire", lui avait dit Jim avec tendresse. C’est chose faite. Joyce Maynard retrace ces années heureuses faites de voyages, de petites et grandes folies, de bonheurs du quotidien – dîners sur leur terrasse près de San Francisco, escapades à moto, concerts de rock, baignades dans les lacs du New Hampshire ou du Guatemala. Puis, elle confie leur combat, leurs espoirs de guérison, les opérations et les médicaments, sa colère contre le sort, sa fatigue parfois, mais surtout la force de l’amour qui les unit.

Avec sensibilité et finesse, Joyce Maynard se met à nu dans un texte empli de joies et de larmes, un récit bouleversant sur l’amour et la perte, une histoire unique qui a permis à chacun d’offrir à l’autre le meilleur de lui-même.


JONATHAN SAFRAN FOER
Extrêmement fort et incroyablement près
Points, 2007
 
Oskar Schell est inventeur, consultant en informatique, végétalien, percussionniste, astronome, collectionneur de pierres semi-précieuses, de papillons morts de mort naturelle, de cactées miniatures et de souvenirs des Beatles. Il a neuf ans.

Un an après la mort de son père dans les attentats du 11 septembre, Oskar trouve une clé. Persuadé qu’elle résoudra le mystère de la disparition de son père, il part à la recherche de la serrure qui lui correspond. Sa quête le mènera aux quatre coins de New York, à la rencontre d’inconnus qui lui révèleront l’histoire de sa famille.
Dans le même temps il se rapprochera de son grand père qui, déporté pendant la guerre, est devenu muet à son retour. Ils retrouveront l'un et l'autre l'usage du verbe et une forme de rédemption.

Je suis toujours aussi émue et éblouie des années après lorsque je propose ce livre incroyable de sensibilité, d'émotion et de talent.