Littérature française

 
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LOLA GRUBER
Trois concerts

Éditions Phébus (janvier 2019)

Qu’est-ce qu’un bon livre ? Vaste question : un livre qui va vous émouvoir, vous faire sourire, rire, pleurer souffrir, un coup de poing, une caresse, une œuvre qui ne quittera plus ni votre âme ni votre cœur et que vous aurez envie de partager avec les autres ; il prendra également les couleurs de votre vie au moment auquel vous l’aurez lu : personnes autour de vous, lieu, humeur, mélancolie, joie, bonheur, tristesse mais à l'inverse imposera également une tonalité tout à fait particulière à ce que vous êtes en train de vivre. 
 
Les livres nous parlent de nous et sont un miroir conscient ou inconscient de nos réussites, de nos échecs, de nos aspirations, de nos amours, de nos pertes ; pendant un instant nous sommes ailleurs, plus loin, nous voyons plus grand, plus beau ; mais surtout cela nous permet de mettre en perspective à quel point la vie peut être belle no matter what ;
Je dédie cette rubrique à la ville d'Istanbul et à mon compagnon.

Née en 1972, Lola Gruber a publié "Douze histoires d'amour à faire soi-même" en 2005, suivi des "Pingouins dans la jungle"en 2009 et a mis sept ans pour écrire "Trois concerts".

Trois personnages, trois partitions, trois concerts. 

Clarisse Villain, 7 ans, surdouée, joue du violoncelle, elle entend tout, tout le temps, avec une seconde d'avance et est totalement inadaptée à la vie ; les mots se fraient difficilement un chemin vers elle mais la musique sera son premier langage comme une évidence.
Rémy Nevel est critique musical, médiatique et ambitieux ; il fera basculer le destin de Clarisse.
Viktor Sobolevitz, un des plus grands violoncellistes du monde,  autrefois adulé puis devenu musicien maudit, s'est retiré de la scène et ne prend plus d'élèves. Il va pourtant finir par croiser le chemin de Clarisse, qui provoquera le hasard dès son plus jeune âge en devenant son élève et en partageant avec ce maître célèbre et misanthrope le même amour intransigeant de l'art. 
 
Entremêlant les "partitions" de ces trois personnages, Lola Gruber nous offre un roman d'initiation remarquable et bouleversant et nous livre aussi une réflexion sur notre soif de pureté et de reconnaissance.
 
Avec un style de narration à la deuxième personne du singulier, l'auteur tour à tour, s'adresse à ses trois personnages, aux caractères totalement différents et s'immisce dans leurs têtes et leurs âmes avec brio.
Ce livre se dévore comme un page turner, tournant les pages avec avidité, nous sommes séduits par la finesse des analyses et par un suspense redoutable.
 
Mais c'est avant tout une grande déclaration d'amour à la musique que nous livre l'auteur ; musique des mots, musique des maux, musique des notes ; et surtout une réflexion fine sur notre rapport à la vie à travers la musique celle qui se fait, se joue, se vit.
 
"Si vous laissez la musique vivre dans votre esprit, vous arriverez peut-être à sentir ce qui est juste." 
 
Je vous souhaite un magnifique et intense voyage musical. 


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MICHEL LE BRIS
Pour l’amour des livres

Éditions Grasset (janvier 2019)

L’auteur de la"Beauté du Monde", du"Dictionnaire amoureux de l’explorateur", et du monumental "Kong", vient ici déclarer son Amour aux livres et à la littérature. C’est à l’hopital que Michel Le Bris décide d’écrire ce texte ; sortant de réanimation, sa vue brouillée, il réalise qu’il n’arrive plus à lire, ni à écrire.
"J’allais être un mort vivant"
 
À peine remis et guéri, il décide de faire une déclaration d’amour aux livres et écrit ce texte magnifique.
Puissance de la lecture sur un enfant solitaire, ode à la liberté que vous donnent les livres, remerciements à ses professeurs qui lui ont ouvert le chemin de l’imagination, son ouvrage nous donne l’appétence et la gourmandise des livres ; si vous ne l’êtes pas déjà il est impossible de ne pas le devenir après ce texte.

Michel Le Bris nous raconte sa vie depuis son enfance très pauvre à Plougasnou, en passant par son emprisonnement pendant 8 mois lors de sa période Maoiste, son entrée ratée à HEC, sa découverte des États-Unis, du communisme ; Fortement attaché à la mer son élément fondateur, il oscille toujours entre un ancrage profond et un attachement aux terres granitiques de son enfance et sa vie fictive traversée et sublimée par les mots.

"J’avais ce vacarme en moi, et il me semblait entendre, dans les livres un écho de ce que je ressentais"

Il écrit avoir, grâce à la littérature "respiré plus large", comme c’est beau, comme c’est vrai ! 

"J’ai toujours su que j’étais écrivain, pas que je le deviendrai, que je l’étais déjà ; car j’ai compris que je pouvais créer des mondes avec des mots et que c’est par cela que je tiendrais debout". 
Hugo, London, Stevenson, Conrad, Melville, Hammett traversent ce livre de part en part mais pas que… Michel Le Bris aime aussi le jazz (Miles Davis, John Coltrane…). La musique et les livres seront ses compagnons de route.
La lecture mais également la quête de livres est aussi un vrai plaisir ; ses visites des librairies du monde entier et sa chasse de livres nouveaux ou inconnus nourriront sa gourmandise sans fin.
 
"Ce contact à chaque fois singulier voilà ce que le libraire peut proposer d’unique, avec ceci... que nul site ne peut offrir, que l’on peut trouver ce que l’on ne cherche pas" 

Au début est le livre. Un livre. Celui qui fait basculer un enfant dans un autre monde et qui lui ouvre les portes du rêve. Pour Michel Le Bris ce fut"La Guerre du feu".

Extraits : 
"Je fus foudroyé à la première phrase... quelle entame ! comment dire cette sensation d’être pris, emporté dans ce voyage dont je crois bien ne pas être revenu"

"Lire c’est bien... posséder une bibliothèque c’est mieux... c’est une folie aussi une utopie un labyrinthe dans lequel on peut s’égarer." 

"Voilà bien longtemps qu'ils sont entrés en moi. Voici bien longtemps que je suis un des leurs. Et qu’entre nous s’est tissée une histoire qui pour moi fut belle et je souhaite à chacun qu’il en vive une semblable. Ils sont tous là près de moi qui m’attendent. Quand sera venu le temps de mon dernier livre, je m’éclipserai de ce monde pour les rejoindre. Et tout sera bien."

Enlivrez-vous, c’est magnifique !

Écoutez le podcast de l'émission "L'Heure bleue" avec Michel Le Bris par Laure Adler, ci-dessous.


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FANNY WALLENDORF
L’appel

Éditions Finitude (janvier 2019)

ATTENTION PÉPITE
BIOGRAPHIE ROMANCÉE DE RICHARD FOSBURY

États-Unis, début des années 60 : c'est l'histoire de la vocation d'un jeune sportif de 14 ans, Richard : très grand pour son âge, il pratique, un peu par raison, le saut en hauteur.
Au lieu de passer la barre en ciseaux, comme tout le monde, et parce qu'il plafonne depuis plus de 4 ans à la même hauteur, il la passe sur le dos et invente ainsi, sans le savoir, malgré lui, et n'obéissant qu'à son instinct, le saut Fosbury à qui il donnera son nom ; il révolutionnera ainsi cette discipline pour l'emmener jusqu'aux jeux olympiques d'été de Mexico de 1968 et à la médaille d'or à 2,24 m.
Il va créer ainsi le mouvement parfait, et l’accomplissement de sa vie.
 
Ce livre est formidable et fascinant, car au-delà du sport et de l'anecdote, il nous parle de nous et de notre capacité ou non, à nous dépasser, dans un monde ou tout peut nous paraître hostile, complexe et impossible.
 
Ce sont la répétition, l'acharnement, une volonté à toutes épreuves, la fureur qui le poussent à se dépasser inlassablement envers et contre tous les préjugés de tous : coachs, presse, amis, famille. Mais c'est surtout l'envie de vaincre et de gagner irrépressible qui vous rend quasiment invincible ; le monde est à portée de main quand nous mettons tout en œuvre pour y arriver et que nous ne nous laissons pas influencer.
 
Il parle des sensations qui fusent sous sa peau, de sa présence totale au monde, de sa fusion avec l'instant ; du fait qu'il n'a aucun truc, aucune méthode mais qu'il ne saurait faire autrement : c'est l'envie qui le meut ; c'est tout ; c'est TOUT !
 
Pour un premier roman quelle très belle réussite, quelle maîtrise : ne vous arrêtez surtout pas à la performance sportive, que vous aimiez le sport ou non, ce livre vous embarque loin très loin avec le ciel pour seule limite.

Comment être original dans un monde conformiste ? 
Un roman sur le corps, le plaisir du mouvement et la concentration, magnifiquement lumineux. Une ode à la vie, à la fantaisie, à la persévérance, vous ressortirez émerveillés de cette histoire originale, forte.


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FRANCK BOUYSSE
Né d’aucune femme

Éditions La Manufacture des livres (janvier 2019)


Franck Bouysse, dont je vous ai déjà parlé avec le remarquable "Glaise" (cliquez ici), nous revient avec un véritable bijou, oscillant tout à la fois entre roman noir, thriller, roman psychologique, roman d'amour et roman historique.
 
Autour du destin d'une femme, Rose, dont l'histoire sera racontée tour à tour par les différents personnages de sa vie, il tisse avec un talent de brodeuse une histoire et un destin exceptionnels.

Il saura ainsi nous dévoiler très subtilement et avec une tension croissante, l'histoire tragique et magnifique de Rose.
 
Appelé à bénir le corps d'une femme internée dans un asile, de force, un curé récupère les carnets que Rose a laissés, et dans lesquels elle raconte son histoire.
Vendue à 14 ans par son père comme servante au Maître du château, elle entre dans une spirale d'horreur absolue ; Les secrets douloureux et dramatiques nous sont dévoilés petit à petit par chacun des protagonistes qui prennent voix à tour de rôle.
 
Je ne vais pas dévoiler ici le cœur du livre, mais sachez que malgré un univers dur, âpre et parfois très sombre, l'écriture délicate, et virtuose de l'auteur réussit à faire cohabiter avec maestria, l'horreur et l'abjection les plus extrêmes, avec une poésie et une beauté rares, qui font de ce texte "in fine" une œuvre plongée au cœur du mal, flamboyante, magnifique et rédemptrice.
 
Écrit à l'écorché, ce livre ne vous quittera plus. Attention c'est un choc et un très grand livre.
 
Extrait :
"Les mots, j'ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je ne comprends pas toujours et que j'aime quand même, juste capable de m'emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu'ils sont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. (...) Ils sont de la nourriture pour ce qui s'envolera de mon corps quand je serai morte, ma musique à moi. C'est peut-être ce qu'on appelle une âme."


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PHILIPPE LANÇON
Le Lambeau

Gallimard (avril 2018)

Aujourd’hui, exceptionnellement, je vais jouer humblement le rôle de passeur ; plus rien ne compte ni la musique, ni la littérature ni l’art quels qu’en soient les supports ;

Je m’incline avec un grand respect et une émotion sans fin devant un roman bouleversant et immense, un véritable hommage à la vie, la survie face à l’horreur du terrorisme ;
 
Cet homme s’appelle Philippe Lançon ;
Philippe Lançon est journaliste littéraire au quotidien Libération et chroniqueur à Charlie Hebdo ; le 7 janvier 2015 il se rend comme chaque mercredi à la conférence de rédaction de Charlie Hebdo ; il sera fauché par les balles et une partie de sa mâchoire sera arrachée ; sa vie d’avant disparaîtra avec elle ; Il sera littéralement relevé d’entre les morts .
 
Témoin de cet attentat atroce et de la mort de ses compagnons de Charlie Hebdo, il brosse dans ce roman un témoignage poignant de sa vie d’après ….
"Désormais celui qui n’était pas tout fait mort devra cohabiter avec celui qui allait devoir survivre".
 
Ce récit mêle l’intime et le tragique avec maestria, l’écriture et le récit ne nous épargneront pas mais c’est un texte d’une grande beauté ; récit d’une lente reconstruction physique et mentale (deux années d’Hôpital, 17 opérations) nous en ressortons groggys, éblouis, et émerveillés ; oui émerveillés devant la beauté du texte et des émotions incroyables qu’il suscite sans colère aucune et sans que jamais le texte ne soit le prétexte à une tribune politique ;
 
Il sera porté lors de sa "reconstruction" en partie grâce à la musique et Bach en particulier qui irrigue littéralement le livre à maintes reprises telle une source vive ;
 
Une fois ce livre refermé vous ne pourrez plus jamais l’oublier ; c’est dur, âpre, douloureux mais c’est aussi ça la littérature ; et puis au bout du compte la littérature et la musique n’ont-elles pas pour vertu  aussi de "réparer les vivants".


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LIONEL DUROY
Eugenia

Éditions Julliard (mars 2018)

En 1935, l'écrivain juif roumain Mihail Sebastian donne une conférence à l'université de Jassy,capitale culturelle, riche, cosmopolite et raffinée, de la Roumanie. Lorsqu'il est violemment agressé par des étudiants antisémites, seule une jeune femme, Eugénia, prend sa défense. Cette haine viscérale des juifs, Eugénia doit encore la combattre au sein de sa propre famille. L'un de ses frères occupera bientôt de hautes responsabilités au sein de la Garde de Fer, milice pro-hitlérienne qui s'apprête à exiler le roi pour sceller une alliance avec l'Allemagne.

Face au péril qui guette son pays, Eugénia devient journaliste et s'installe à Bucarest, où elle retrouve Mihail, rongé de l'intérieur par la menace d'une guerre imminente. Eugénia s'offre à lui sans réserve, bien qu'elle doive partager le cœur de Mihail avec une autre femme, Leny, dont les extravagances le distraient parfois de son incurable mélancolie. De retour à Jassy, Eugénia s'intéresse au sort des juifs, qu'une campagne de calomnie associe à des espions soviétiques. Aucune de ses tentatives pour alerter les autorités ne suffiront à empêcher l'effroyable pogrom de juin 1941, savamment préparé par les miliciens mais perpétré en grande partie par des civils, amis, voisins, simples commerçants. Treize mille personnes trouveront la mort en quelques jours. Dès lors, à défaut de pouvoir sauver Mihail de lui-même, Eugénia n'aura plus qu'une obsession : lutter pour la liberté et approcher les bourreaux anonymes pour comprendre l'origine du mal....


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PHILIPPE LE GUILLOU
La Route de la Mer

Gallimard Février 2018
 
Un frère raconte sa sœur qui vient de disparaître, grande Pianiste spécialiste de Liszt, une gémellité mystérieuse et bouleversante, des paysages sauvages, la mer, l’Art, l’Amour et la Musique….
 
Je vous invite avec Philipe le Guillou aux délices d’une très belle écriture ciselée et raffinée, d’un univers délicat et tourmenté dans le même temps, à un récit riche, dense et mélancolique porté de bout en bout par une musique omniprésente.
 
Sur les bords de la Tamise où il est venu installer ses dernières sculptures, un homme écoute la "Vallée d'Obermann" de Liszt et se souvient de sa sœur qu’il vient de perdre, la pianiste Anna Horberer. Il revoit sa vie, dans l'ombre de cette femme brillante, très tôt éprise de piano, folle de Liszt et habitée avant tout par sa vocation d'artiste. Il revoit les lieux d'enfance et retrace l'itinéraire de sa sœur, crainte et admirée, une sœur qui savait capter les regards, les affections et qui lui a tout pris.
 
Ce roman est l’histoire d’une amitié fraternelle sans ambiguïté mais dont il est difficile de s’affranchir. Femme brillante, pianiste surdouée, elle se brûlera dans son art et les excès.
Professeur taciturne, il sublimera sa réserve et son homosexualité dans la sculpture sans jamais perdre de vue la carrière de sa sœur. Leurs vies sont liées, à travers la famille, l’enfance, l’art, la vie politique, les lieux, les paysages et la mer qui hante les pages de ce livre avec mélancolie et une grâce ineffable.
« L’on prétend que certains écrivains écrivent toujours le même livre. Il s’applique bien à Philippe Le Guillou qui, d’un roman à l’autre, déplace les pièces d’un même puzzle, composant des tableaux toujours différents à partir de motifs toujours identiques. Consciemment ou non, cette Route de la mer se structure autour d’une série d’oppositions sous-jacentes : le matériel et l’immatériel, l’art et la politique, la terre et l’eau, Le Havre et Paris, etc. »
Et bien tant mieux c’est ce que l’on appelle un écrivain et c’est pour notre plus grand bonheur !
Je vous invite vivement à lire du même auteur le splendide "Bateau brume". 


MARCELINE LORIDAN-IVENS
L’amour après

Éditions Grasset (janvier 2018)

Comment aimer, s’abandonner, désirer, jouir, quand on a été déportée à quinze ans ?
Retrouvant à quatre-vingt-neuf ans sa "valise d’amour", trésor vivant des lettres échangées avec les hommes de sa vie, Marceline Loridan-Ivens se souvient…

Un récit merveilleusement libre sur l’amour et la sensualité.
 
Peut-on résumer ce livre, peut-on même en faire une critique, je ne le pense pas; nous pouvons juste nous incliner devant le témoignage bouleversant de cette femme hors du commun née en 1928, déportée à Auschwitz-Birkenau avec son père, actrice, scénariste, réalisatrice. Après le si touchant "Et tu n'es pas revenu", dans lequel elle racontait la déportation et la mort de son père, la magnifique petite femme aux cheveux de feu nous conte avec tendresse et crudité la terreur de jouir, après l’expérience des camps, de son corps torturé et avili par les SS. Avec ce témoignage rare, tantôt pudique, souvent provocateur, Marceline nous livre un ouvrage essentiel et bouleversant.