Littérature & Musique

 
 
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JEAN MATTERN
Le bleu du lac
Éditeur Sabine Wespieser (Mai 2018)

Viviane Craig, concertiste célébrée, vit depuis des années une passion secrète avec James Fletcher, critique musical charismatique, quand un appel lui apprend le décès brutal de son amant. Au bout du fil, l’exécuteur testamentaire, l’invite à jouer lors de la messe de funérailles l’intermezzo n°2 de Brahms au piano.
Pendant le long trajet qui va la conduire à l’église, Viviane, stupéfiée d’avoir accepté sans réfléchir cette épreuve, laisse libre cours aux émotions qui l’assaillent. L’angoisse de ne pas parvenir à dissimuler son violent chagrin, voué lui aussi à la clandestinité, le ressac des souvenirs heureux, les confidences arrachées à l’homme énigmatique, qu’était James cohabitent en un fiévreux et hypnotique monologue intérieur.
 
C’est un très joli et très court opus que je vous propose cette semaine, Jean Mattern éditeur et romancier, a quitté l’Allemagne pour la France à l’âge de 20 ans afin "d’être lui-même" comme il l’exprime dans ses interviews. Si je devais résumer en une phrase ce texte, je dirais que c’est un livre sur le bonheur et l’évidence du sentiment amoureux. 

Jean Mattern, grand mélomane, a une écriture tout en retenue et subtile. En 120 pages la narratrice se souvient de cet homme libre à la "gueule d’ange" et "à la virilité majestueuse" de cet homme qui lui a prouvé qu’il était possible d’être parfaitement à sa place dans les bras d’un autre être humain, et ce malgré un mariage fait d’amour tendre en dehors de toutes considérations morales. 
 
Ce livre est un livre charnel, brûlant et un subtil hommage à tout ce qui compte pour l’auteur : la musique, la littérature, la psychanalyse et l’eau au pouvoir réparateur.

La musique qui accompagne ce livre de bout en bout permet à l’auteur de sonder les plis et replis de notre âme et de notre humanité. C’est un livre lumineux et délicat, un hommage à la vie, à l’amour et à la musique que je vous recommande très chaleureusement. 


PHILIPPE LE GUILLOU
La Route de la Mer

Gallimard Février 2018
 
Un frère raconte sa sœur qui vient de disparaître, grande Pianiste spécialiste de Liszt, une gémellité mystérieuse et bouleversante, des paysages sauvages, la mer, l’Art, l’Amour et la Musique….
 
Je vous invite avec Philipe le Guillou aux délices d’une très belle écriture ciselée et raffinée, d’un univers délicat et tourmenté dans le même temps, à un récit riche, dense et mélancolique porté de bout en bout par une musique omniprésente.
 
Sur les bords de la Tamise où il est venu installer ses dernières sculptures, un homme écoute la "Vallée d'Obermann" de Liszt et se souvient de sa sœur qu’il vient de perdre, la pianiste Anna Horberer. Il revoit sa vie, dans l'ombre de cette femme brillante, très tôt éprise de piano, folle de Liszt et habitée avant tout par sa vocation d'artiste. Il revoit les lieux d'enfance et retrace l'itinéraire de sa sœur, crainte et admirée, une sœur qui savait capter les regards, les affections et qui lui a tout pris.
 
Ce roman est l’histoire d’une amitié fraternelle sans ambiguïté mais dont il est difficile de s’affranchir. Femme brillante, pianiste surdouée, elle se brûlera dans son art et les excès.
Professeur taciturne, il sublimera sa réserve et son homosexualité dans la sculpture sans jamais perdre de vue la carrière de sa sœur. Leurs vies sont liées, à travers la famille, l’enfance, l’art, la vie politique, les lieux, les paysages et la mer qui hante les pages de ce livre avec mélancolie et une grâce ineffable.
« L’on prétend que certains écrivains écrivent toujours le même livre. Il s’applique bien à Philippe Le Guillou qui, d’un roman à l’autre, déplace les pièces d’un même puzzle, composant des tableaux toujours différents à partir de motifs toujours identiques. Consciemment ou non, cette Route de la mer se structure autour d’une série d’oppositions sous-jacentes : le matériel et l’immatériel, l’art et la politique, la terre et l’eau, Le Havre et Paris, etc. »
Et bien tant mieux c’est ce que l’on appelle un écrivain et c’est pour notre plus grand bonheur !
Je vous invite vivement à lire du même auteur le splendide "Bateau brume".


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SARAH QUIGLEY
La symphonie de Leningrad
Juin 2015, Mercure de France

Nous sommes en juin 1941, le pacte germano-soviétique est brutalement rompu, Leningrad se retrouve encerclée. Le siège de la ville, qui va durer neuf cents jours, sera un des épisodes les plus cruels de la Seconde Guerre mondiale.
À Leningrad vivaient de nombreux artistes et parmi eux, le très célèbre compositeur Chostakovitch, qui travaille alors à sa Septième symphonie. Peu à peu, une terrible pénurie s’installe et la famine se fait sentir. Les bombardements se multiplient ; les hivers sont très froids. La mort est partout.
Staline qui surveillait étroitement les artistes, décide d'exfiltrer Chostakovitch et sa famille, de même que les musiciens du meilleur des deux orchestres de la ville. Le compositeur installé en Sibérie intègre dans sa Symphonie le bruit des canons, des bombes, des sirènes d’alarme ; une fois achevée celle-ci sera réintroduite clandestinement à Leningrad avec ordre de la faire executer par l’orchestre qui reste, celui de la radio, moins prestigieux, et dont les musiciens meurent de maladies et de faim.
L’idée de Staline est qu’elle soit jouée avec des haut-parleurs tournés vers les lignes allemandes. L’ennemi pensera alors : « s’ils sont encore capables de faire de la musique, c’est qu’ils ne sont pas près de se rendre. » Le livre s’achève au moment où la Symphonie va être jouée.
On sait que le subterfuge a fonctionné. Le siège de la ville a été levé.
 
Sarah Quigley, jeune romancière néo-zélandaise, s’est emparée avec brio de cette extraordinaire histoire vraie. Pratiquement tous ses personnages ont réellement existé, en particulier Karl Eliasberg, le fragile chef d’orchestre qui doit faire travailler ses musiciens dans des conditions épouvantables.
 
Ce livre est un hymne absolu à la vie, au milieu de tant de souffrances, se faufilent des traits d’humour, de joie et d’émotion bouleversants, et des moments de grâce absolue traversent le livre de part en part ;
 
Je me souviens d’avoir peiné à rentrer dans ce livre du moins pendant les 50 premières pages, je me souviens de l’endroit précis où j’ai lu ce livre et de la chaleur enveloppante de l’été en devenir, des gens précieux qui étaient auprès de moi à ce moment-là, et qui pour certains d’entre eux ont pu m’éclairer sur cette magnifique symphonie ; bref ce livre reste en vous longtemps, bien longtemps et cette symphonie vous transporte loin, très loin ;
 
A lire absolument.

Que vivent les Mots, que vive la Musique.
 
"Ce roman est comme joué par un orchestre où chaque instrument a son utilité, sa fonction, son rapport à la beauté de l'ensemble. Un roman où coule le sang des hommes et la revanche de l'art sur toute forme de barbarie."


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GÖRAN TUNSTRÖM
L'Oratorio de Noel

Babel, 1993

On murmure que c’est l’un des livres préféré de notre Ministre de la culture.
Attention, c’est un livre pour lecteur exigeant, mais quelle récompense à l’arrivée : un chef d’oeuvre je vous dis. Je ne vous raconte rien… je n’ai plus de place… C’est obligatoire et merveilleux.


 

JAUME CABRE
Confiteor
Éditions Actes Sud

Je vous envie d’avoir à découvrir ce joyau de la littérature, une œuvre-monde dont le personnage central, un violon, nous permet de traverser des époques, des lieux, des histoires remarquables et inouïes, tout cela porté par une écriture à priori complexe, mais qui, après un petit effort de quelques pages, devient fluide et incandescente.
Juste avant de perdre la mémoire, Adria (un homme) se met à l’écriture d’une longue lettre à l’amour de sa vie, pour lui expliquer son parcours, ses décisions et surtout certains faits cachés, presque inavouables, qui ont marqué son existence.

Un violon, une médaille et un morceau de tissu sont les éléments clés de ce récit, prenant
et émouvant. Adria révèle le chemin parcouru. Adria Ardèvol est un jeune barcelonais, élevé par des parents exigeants, qui manifestent des attentes énormes pour leur unique enfant. Le père veut que son fils devienne un humaniste polyglotte et la mère veut faire d'Adria un virtuose du violon. 

Au centre de ce livre : Sara, la femme à qui s’adresse cette longue confession, ce "Confiteor" aux nuances musicales envoûtantes. 
Sara, la femme présente et même l’absente, celle qu’Adria aime par-dessus tout. 
"Confiteor"
 est un extraordinaire roman d’amour, l’histoire d’une passion dévorante, douce dans ses présences mais douloureuse dans ses absences. 
Mais aussi Bernat Plensa, l’ami fidèle.
"Confiteor" est un roman d’amitié !
L’amitié entre Bernat et Adria traverse le temps et les tempêtes. 
Sans oublier Lorenzo Storioni, luthier de profession, et bien évidemment, le violon ! "Confiteor", c’est aussi l’histoire de ce violon, personnage presque central du roman. 
Un violon, des musiques, tout le roman aurait pu être écrit sur une portée, aux vibrations des notes d’une sonate de Schuman ou d’un trio pour violon de Schubert.

Un violon qui nous transporte au XVIIe siècle où l’on tue pour le posséder mais aussi, au milieu des camps de concentration ... où la mort est aussi prétexte au vol, à l’extorsion. «Confiteor» est un roman musical ! C'est aussi une quête de la vérité, d’une vérité cachée derrière l’opacité de l’histoire et du présent. 

En plus des histoires d’amour et d’amitié, en plus des mystères qui entourent son passé, Adria nous révèle graduellement le long chemin parcouru pour découvrir la genèse de la fortune familiale ; c’est une véritable enquête culturelle à travers les siècles.
Adria garde jusqu'au bout une foi intacte en l'art et la musique, qu'il voit comme une "façon de s'entendre avec la vie, avec les mystères de la solitude, avec la certitude que le désir ne s'ajuste jamais à la réa­lité". 


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FRANK CONROY
Corps et âme
Éditions Folio

À New York, dans les années quarante, Claude est un jeune garçon qui passe son temps à ne rien faire. À six ans, il attend sa mère, excentrique, chauffeur de taxi. Il vit dans un appartement en sous-sol et n'aperçoit le monde extérieur que par le soupirail qui s'ouvre sur le séjour. Mais dans la chambre du fond, enseveli sous une montagne de vieux papiers, se trouve un petit piano désaccordé. En déchiffrant les secrets de son clavier, Claude va se découvrir lui-même : il est musicien.

Ce livre est l'histoire d'un homme dont la vie est transfigurée par un don. Son voyage, à l'extrémité d'une route jalonnée de mille rencontres, amitiés, amours romantiques, le conduira dans les salons des riches et des puissants, et jusqu'à Carnegie Hall...
La musique, évidemment, est au centre du livre - musique classique, grave et morale, mais aussi le jazz, dont le rythme très contemporain fait entendre sa pulsation irrésistible d'un bout à l'autre du roman. Autour d'elle, en une vaste fresque à la Dickens, foisonnante de personnages, Frank Conroy brosse le tableau fascinant, drôle, pittoresque et parfois cruel d'un New York en pleine mutation.
 
Corps et Âme est une histoire simple mettant en scène des personnages extraordinaires.
À travers ce livre, nous traversons deux décennies de l’histoire des Etats Unis. Mais le véritable moteur de ce merveilleux livre est la musique avec un grand « M ». La musique classique, le jazz, le be-bop, le blues, le boogie-woogie…
Avec Claude on écoute tour à tour  Mozart, Schubert, Bach mais aussi Bartók ou Art Tatum.
 
Je vous envie si vous ne l’avez pas encore lu; ce livre est un régal et un émerveillement permanent d’émotions et de mélancolie.


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ANDREÏ MAKINE
La musique d'une vie
Éditions Points

La Musique d’une vie est un texte court, un véritable poème, et une ode à la liberté; un texte sur la guerre, qui prend le temps d’éteindre un destin, une passion, une jeunesse et une flamme.
 
Sur un quai de gare en Sibérie : le train a six heures de retard. Le narrateur observe les voyageurs qui somnolent et entend soudain les notes lointaines d’un piano, perdues dans la nuit. Ces notes sont jouées par un vieil homme aux mains usées, Alexeï Berg, et s’achèvent dans ses larmes silencieuses.
 
Le temps de l’attente, Alexeï va raconter son histoire, retranscrite par le narrateur.
C’est l’histoire d’une longue fuite, pendant la guerre : alors qu’il a à peine 20 ans, la famille du jeune pianiste est déportée et celui-ci contraint de renoncer à des promesses de bonheur et de succès en tant que concertiste, afin de se cacher. Il empruntera l’identité d’un mort et, dès lors, ne vivra plus que comme un fantôme.

Le roman raconte aussi sa lente réappropriation de la vie, la redécouverte de l’amour.
Le piano aura le dernier mot. C’est un éloge de l’indomptable force de l’esprit, de la résistance intérieure ; et aussi une histoire pleine d’un charme profond, un petit joyau.


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RICHARD POWERS
Le temps où nous chantions
Éditeur 10/18 (2016)

Attention chef-d’œuvre, je pèse mes mots, et immense fresque autour de la Musique. Tout commence en 1939, Délia et David se rencontrent lors d’un concert. Délia est noire, fille d’un charismatique médecin de famille de Philadelphie, passionnée de musique
et dotée d’un talent réel pour le chant. David est blanc, juif allemand, et a fui l’Allemagne nazie pour se réfugier dans un pays qu’il ne comprend pas; il est physicien et professeur à l’Université de Columbia. Une rencontre improbable qui n’aurait jamais dû avoir lieu et qui ne fut possible que grâce à leur passion commune pour la Musique. Contre l’avis de tous, Délia et David se marièrent.
Mais les difficultés qu’aura à surmonter ce couple mixte seront innombrables. Ils élèveront trois enfants et nous suivrons chacun d'entre eux tentant d'imaginer son destin aux États-Unis.
Ce livre couvre cinquante ans d'histoire américaine autour de la musique, omniprésente, véritable thème de ce très beau roman et personnage central et flamboyant de ce bouquin incontournable. Une écriture d’une beauté inouïe pour un livre d’une richesse extraordinaire. Des personnages magnifiquement bien campés, d’une grande humanité, d’une grande justesse. Après toutes ces années l’émotion est intacte; c'est magnifique : surtout ne pas passer à côté.

Pour les gourmands qui souhaiteraient découvrir d’autres œuvres de cet auteur, je vous le déconseille : ses autres livres ne sont pas à la hauteur de celui-ci.


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BENJAMIN WOOD
Le complexe d'Eden Bellwether
Éditions Zulma

Un petit mot tout d’abord pour souligner le travail formidable que font les éditions ZULMA , éditeur audacieux qui a le courage de sortir régulièrement quelques pépites très peu relayées par la presse et surtout que vous trouverez en 3ème ou 4ème rang dans le choix de vos libraires préférés.
 
Voici un premier roman très réussi, dense, intelligent et original autour de la musique.  

Cambridge, de nos jours : au détour d’une des allées du campus, Oscar est attiré par la puissance de l’Orgue et des chants provenant de la chapelle de King's College. Subjugué, il ne peut maîtriser malgré lui un sentiment d’extase à l'écoute de l’organiste : c’est le début
d’un engrenage diabolique. Dans l’assemblée, il rencontre Iris, qui est la sœur de ce virtuose : Eden Bellwether.
Eden ne joue que de la musique baroque, qui possède d’après lui de puissants pouvoirs hypnotiques et de guérison : ce livre mené tambour battant est doté d’une intrigue virevoltante à rebondissements permanents.

Une vraie réussite et une réflexion sur les frontières entre le génie et la folie, la manipulation et ses jeux pervers, autour de la musique, qui est traitée ici comme un personnage : axe vital et fondamental de nos parcours de vie.