Notre Sélection 2019

 

 
CVT_Lappel_3611.jpg

FANNY WALLENDORF
L’appel

Éditions Finitude (janvier 2019)

ATTENTION PÉPITE
BIOGRAPHIE ROMANCÉE DE RICHARD FOSBURY

États-Unis, début des années 60 : c'est l'histoire de la vocation d'un jeune sportif de 14 ans, Richard : très grand pour son âge, il pratique, un peu par raison, le saut en hauteur.
Au lieu de passer la barre en ciseaux, comme tout le monde, et parce qu'il plafonne depuis plus de 4 ans à la même hauteur, il la passe sur le dos et invente ainsi, sans le savoir, malgré lui, et n'obéissant qu'à son instinct, le saut Fosbury à qui il donnera son nom ; il révolutionnera ainsi cette discipline pour l'emmener jusqu'aux jeux olympiques d'été de Mexico de 1968 et à la médaille d'or à 2,24 m.
Il va créer ainsi le mouvement parfait, et l’accomplissement de sa vie.
 
Ce livre est formidable et fascinant, car au-delà du sport et de l'anecdote, il nous parle de nous et de notre capacité ou non, à nous dépasser, dans un monde ou tout peut nous paraître hostile, complexe et impossible.
 
Ce sont la répétition, l'acharnement, une volonté à toutes épreuves, la fureur qui le poussent à se dépasser inlassablement envers et contre tous les préjugés de tous : coachs, presse, amis, famille. Mais c'est surtout l'envie de vaincre et de gagner irrépressible qui vous rend quasiment invincible ; le monde est à portée de main quand nous mettons tout en œuvre pour y arriver et que nous ne nous laissons pas influencer.
 
Il parle des sensations qui fusent sous sa peau, de sa présence totale au monde, de sa fusion avec l'instant ; du fait qu'il n'a aucun truc, aucune méthode mais qu'il ne saurait faire autrement : c'est l'envie qui le meut ; c'est tout ; c'est TOUT !
 
Pour un premier roman quelle très belle réussite, quelle maîtrise : ne vous arrêtez surtout pas à la performance sportive, que vous aimiez le sport ou non, ce livre vous embarque loin très loin avec le ciel pour seule limite.

Comment être original dans un monde conformiste ? 
Un roman sur le corps, le plaisir du mouvement et la concentration, magnifiquement lumineux. Une ode à la vie, à la fantaisie, à la persévérance, vous ressortirez émerveillés de cette histoire originale, forte.


 
CVT_Ne-daucune-femme_8332.jpg

FRANCK BOUYSSE
Né d’aucune femme

Éditions La Manufacture des livres (janvier 2019)


Franck Bouysse, dont je vous ai déjà parlé avec le remarquable "Glaise" (cliquez ici), nous revient avec un véritable bijou, oscillant tout à la fois entre roman noir, thriller, roman psychologique, roman d'amour et roman historique.
 
Autour du destin d'une femme, Rose, dont l'histoire sera racontée tour à tour par les différents personnages de sa vie, il tisse avec un talent de brodeuse une histoire et un destin exceptionnels.

Il saura ainsi nous dévoiler très subtilement et avec une tension croissante, l'histoire tragique et magnifique de Rose.
 
Appelé à bénir le corps d'une femme internée dans un asile, de force, un curé récupère les carnets que Rose a laissés, et dans lesquels elle raconte son histoire.
Vendue à 14 ans par son père comme servante au Maître du château, elle entre dans une spirale d'horreur absolue ; Les secrets douloureux et dramatiques nous sont dévoilés petit à petit par chacun des protagonistes qui prennent voix à tour de rôle.
 
Je ne vais pas dévoiler ici le cœur du livre, mais sachez que malgré un univers dur, âpre et parfois très sombre, l'écriture délicate, et virtuose de l'auteur réussit à faire cohabiter avec maestria, l'horreur et l'abjection les plus extrêmes, avec une poésie et une beauté rares, qui font de ce texte "in fine" une œuvre plongée au cœur du mal, flamboyante, magnifique et rédemptrice.
 
Écrit à l'écorché, ce livre ne vous quittera plus. Attention c'est un choc et un très grand livre.
 
Extrait :
"Les mots, j'ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je ne comprends pas toujours et que j'aime quand même, juste capable de m'emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu'ils sont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. (...) Ils sont de la nourriture pour ce qui s'envolera de mon corps quand je serai morte, ma musique à moi. C'est peut-être ce qu'on appelle une âme."


 
51QXVCiQ3dL._SX195_.jpg

ALEXANDRIA MARZANO-LESNEVICH
L’Empreinte

Éditions Sonatine (janvier 2019)

Un vrai choc littéraire qui vous marquera profondément dans la lignée de séries documentaires comme "Making a Murderer" mais surtout de l'incontournable "De sang-froid" de Truman Capote ; ce récit est un tour de force d'une grande puissance narrative qui mélange avec maestria à la fois le thriller, l’autobiographie et le journalisme d’investigation.
 
L'auteure est étudiante en droit à Harvard, et une farouche opposante à la peine de mort. Jusqu’au jour où son chemin croise celui d’un tueur et violeur pédophile, emprisonné en Louisiane, Rick Langley, dont la confession l’épouvante et ébranle toutes ses convictions. Pour elle, cela ne fait aucun doute : cet homme doit être exécuté. Bouleversée par cette réaction viscérale, Alexandria ne va pas tarder à prendre conscience de son origine en découvrant un lien entre son passé, un secret de famille et cette terrible affaire qui réveille en elle des sentiments enfouis. Elle n’aura alors de cesse, d’enquêter inlassablement sur les raisons profondes qui ont conduit Langley à commettre ce crime épouvantable. 
 
Elle devra explorer ce dossier pour en déterminer les tenants et les aboutissants mais aussi les causes, l'origine de ce mal, qui fait tant écho au sien.
L'auteure pour faire émerger son histoire personnelle bouleversante, fera un travail d'investigation colossal : 30.000 pages de documents (procès-verbaux, rapports de sérologie, lettres, dossiers psychiatriques, presse, minutes de procès) pendant dix ans ;
 
Le talent de la narratrice est d'entremêler deux fils narratifs majeurs qui s'entrecroisent au long des pages sans jamais nous perdre : 
La vie retracée de Ricky Langley et les origines du Mal qui l'habitent et la vie de l'auteure elle-même, son enfance au sein d'une famille en apparence lisse, mais dont le grand père pédophile, viendra pendant des années, violer l'auteure ainsi que sa petite sœur dans le silence et la lâcheté assourdissants du reste de sa famille et de ses parents.
D'une écriture crue et très réaliste l'auteure ne nous épargne pas mais surtout ne s'épargne pas elle-même.
 
Grande réflexion sur le poids du silence, la famille et l'appartenance, les violences faites aux enfants, les blessures que se transmettent les générations, la vengeance et surtout la capacité ou non du pardon et de la rédemption. 
 
Un récit bouleversant… humain, dérangeant, éprouvant sur les prédateurs sexuels, la pédophilie, les traumatismes d'enfance, l'inceste, la peine de mort... qui nous démontre que "L'Empreinte" de blessures intimes, peut déterminer nos comportements et nos convictions. 
 
C'est un livre sur l'épaisseur du temps qui pose une question fondamentale : comment se désencombrer du passé ? Mais également et surtout peut-on : en essayant de le comprendre, pour autant pardonner le passé s'il est impardonnable ?
 
"Quand le passé est en soi, comment fait-on pour l'extraire de soi."

"Sous la surface de ce qui peut être dit, subsiste la vibration d'un monde qui n'appartient qu'aux ténèbres."


 
D23381.jpg

JULIAN BARNES
La seule histoire

Éditions Mercure de France (septembre 2018)

"Il n’y a que le dernier amour d’une femme qui satisfasse le premier amour d’un homme" Balzac, "La Duchesse de Langeais".
 
Il y a des choses que l’on oublie jamais. Tout commence 50 ans plus tôt dans une banlieue résidentielle de Londres.
Années 60, Paul a dix-neuf ans et s'ennuie un peu cet été-là, le dernier avant son départ à l'université. Au club de tennis local, il rencontre Susan - quarante-huit ans, mariée depuis 25 ans, deux grandes filles - avec qui il va disputer des parties en double. Susan est belle, charmante, chaleureuse. Il n'en faut pas davantage pour les rapprocher… un scandale. La passion ? Non, l'amour, le vrai, total et absolu, que les amants vivront d'abord clandestinement. Puis ils partent habiter à Londres et décident de vivre leur amour plutôt que de le rêver : Susan a un peu d'argent, Paul doit continuer ses études de droit. Le bonheur ? Oui. Enfin presque car, peu à peu, Paul va découvrir la fêlure de Susan, qu'elle a soigneusement dissimulée jusque-là : elle est alcoolique. Il l'aime, et ne veut pas la laisser seule avec ses démons. Il va tout tenter pour la sauver, combattre avec elle ce fléau et continuer à prendre soin d’elle vaille que vaille au fil des années . En vain... Mais lui, alors ? Sa jeunesse, les années qui passent et qui auraient dû être joyeuses, insouciantes ? Il a trente ans, puis trente et un, puis trente-deux. Vaut-il mieux avoir aimé et perdre ou ne jamais avoir aimé ? Une question dés la première page de ce livre en est le coeur et le condensé : "Préfériez -vous aimer davantage, ou aimer moins et moins souffrir ?" 
Paul va tenter de survivre à cette passion qui peu à peu se lézarde, s‘abîme et se fracasse sur le principe de réalité de la vie ; leur différence d’âge devient de plus en plus cruelle pour Suzanne qui sombre ; Ce livre qui commence sur un ton de légèreté nous dévoile petit à petit avec maestria les coulisses de plus en sombres de cette magnifique et bouleversante histoire d’amour.
C’est un magnifique mais terrible, roman sur l’usure du temps, la fidélité et l’amour qui ne veut renoncer.

Nous retrouvons ici le Julian Barnes de ses débuts à son meilleur ("le Perroquet de Flaubert" mais surtout "Une fille qui danse"… entre autres) et cela fait du bien ; c’est une oeuvre mélancolique qui serre le coeur et dont l’on ne revient pas tout à fait la (le) même.

Un roman beau à pleurer.
 
Extrait : 
"Un premier amour détermine une vie pour toujours : c'est ce que j'ai découvert au fil des ans. Il n'occupe pas forcément un rang supérieur à celui des amours ultérieures, mais elles seront toujours affectées par son existence. Il peut servir de modèle, ou de contre-exemple. Il peut éclipser les amours ultérieures ; d'un autre côté il peut les rendre plus faciles, meilleures. Mais parfois aussi, un premier amour cautérise le cœur, et tout ce qu'on pourra trouver ensuite, c'est une large cicatrice."